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Savoir s’adapter sans s’uniformiser, le défi des cépages français face au changement climatique

Article d'Eric Duchêne, Ingénieur de Recherche du centre, dans The Conversion

Vin. © Alex Ranaldi/Flickr, CC BY, Alex Ranaldi/Flickr, CC BY
Mis à jour le 19/01/2017
Publié le 17/01/2017

Éric Duchêne, INRA

La France est un pays de confluence et de diversité. On y trouve un climat continental froid dans le Nord-Est, un climat océanique sur toute la façade atlantique et, bien sûr, un climat méditerranéen autour de la mer du même nom. À cette variété de climats se superpose une diversité géologique extrême, allant des granits du Beaujolais à la craie de Champagne, en passant par les schistes de Banyuls ou les sables de Camargue.

Ces situations contrastées ont non seulement forgé des caractères humains mais aussi généré un riche panel de vins de qualité, blancs secs ou liquoreux, effervescents, rosés, rouges aromatiques ou tanniques. Dans chaque catégorie, la France peut revendiquer une première place pour son savoir-faire et pour la diversité existante non seulement au niveau national mais également au sein de chaque zone de production.

Un milieu, des plantes, des hommes

Au cours des siècles, chaque vignoble a su trouver un équilibre entre son milieu naturel, des plantes, des techniques de conduite de la vigne et d’élaboration du vin. Peut-on qualifier ces combinaisons d’idéales ? Elles sont en tous cas le reflet de ce que des hommes estimaient correspondre le mieux à leurs goûts avec les contraintes et les moyens dont ils disposaient. Le choix du matériel végétal, les cépages, occupe une place centrale dans la « typicité » revendiquée par les vignobles français, qu’ils soient d’appellation ou non.

Au fil des siècles, voire des millénaires, la culture de la vigne a largement reposé sur une diversité génétique immense, issue soit de mutations spontanées, soit de croisements entre plantes différentes.

Le centre de ressources biologiques de la vigne de Vassal-Montpellier héberge actuellement plus de 2700 cépages. À cette diversité au sein de l’espèce Vitis vinifera, s’ajoute une diversité d’espèces sauvages venant d’autres continents, de variétés hybrides et de porte-greffe. Il faut rappeler que l’utilisation de porte-greffe est incontournable pour se prémunir des dégâts du phylloxera, insecte qui a failli faire disparaître les vignobles européens au début du XXe siècle.

Or les changements climatiques vont générer des déséquilibres dans les équilibres milieu-plantes-hommes lentement élaborés au cours du temps dans chaque vignoble.

« Vitis vinifera ». Wikimédia

Développement accéléré et sécheresse

La première conséquence de l’augmentation des températures est l’accélération du développement de la vigne : le démarrage de la végétation au printemps (le débourrement), est de plus en plus précoce, suivi par la floraison et la formation des baies.

La période la plus critique pour la composition des raisins, et donc du vin, commence à la véraison, date à laquelle les raisins commencent à mûrir. Ils accumulent des sucres, changent de couleur, développent des arômes tandis que leur acidité diminue.

En décalant la véraison vers le milieu de l’été, le réchauffement climatique conduit à l’accumulation de davantage de sucres, à une diminution de l’acidité, voire de la couleur, et à une modification des profils aromatiques.

L’autre conséquence majeure liée au changement climatique est l’augmentation des risques de sécheresse, surtout pendant la période estivale.

Savoir garder son caractère

En quoi le choix des cépages peut-il contribuer à une adaptation des vignobles au changement climatique ?

La vigne est déjà cultivée dans de nombreuses régions chaudes et sèches du globe, ne serait-ce que dans le sud de l’Espagne pour prendre un exemple proche. Trouver des combinaisons porte greffe–cépage, avec des techniques de culture adaptées, capables de produire d’ici 50 ans du vin dans les mêmes zones viticoles françaises qu’aujourd’hui n’est pas un objectif irréaliste.

La difficulté est de savoir si ces productions trouveraient des acheteurs et seraient économiquement viables. Pour un vignoble, construire une notoriété nouvelle, sur des vins aux profils différents des productions traditionnelles, trouver des débouchés pérennes et stables, serait un défi immense consistant à reconstruire en quelques décennies des siècles d’histoire viti-vinicole.

Un autre danger est celui de l’uniformisation. Le réchauffement climatique tend à gommer les contrastes existant actuellement entre les vignobles du nord de la France et ceux du sud et permet d’envisager la culture de cépages du pourtour méditerranéen en Alsace ou en Champagne avant la fin du siècle.

La géologie restera différente selon les différents vignobles mais utiliser partout le même matériel végétal, certes adapté, conduirait à une perte de diversité et de différenciation, noyant les productions françaises dans les marchés mondialisés.

La vision du futur actuellement privilégiée par les filières régionales est donc celle d’un maintien des identités actuelles et de la typicité de leurs vins. La première réaction face au défi du changement climatique est d’envisager que, soit les vins n’évolueront pas tant que cela sous l’effet du changement climatique, soit que même si les vins évoluent, les consommateurs continueront à les apprécier.

«Les cépages, toute une histoire» (France 3 Bourgogne-Franche-Comté, 2014).

Moins de produits phytosanitaires

L’idée d’un renouvellement des cépages actuels est cependant en train de creuser un sillon de plus en plus profond. On assiste en effet à la conjonction de deux phénomènes. Le premier est celui déjà décrit : l’augmentation parfois excessive des degrés alcooliques, par exemple, conduit naturellement à se poser la question de la pertinence des techniques et des cépages utilisés.

Le second phénomène concerne la prise de conscience des dangers de l’utilisation de produits phytosanitaires. La vigne est l’une des cultures nécessitant le plus de protection contre les maladies fongiques. Ces pratiques ont des retombées médiatiques négatives mais surtout peuvent directement affecter la santé des viticulteurs, et ceux-ci en prennent chaque jour davantage conscience.

La recherche a obtenu par croisements naturels de nouvelles variétés de vigne nécessitant peu, voire pas du tout, de traitements fongicides. La disponibilité de ces nouvelles variétés, associée à un désir diffus d’adaptation au changement climatique, ouvre dans les esprits la porte à un changement des variétés utilisées traditionnellement. Des programmes de sélection de nouvelles variétés résistantes aux maladies et ayant des typicités régionales, à la demande des professionnels, sont actuellement en cours à l’INRA et à l’IFV.

Difficile adaptation

La difficulté de l’adaptation au changement climatique réside par ailleurs dans son caractère mouvant. Il ne s’agit pas de s’adapter à une situation stable de « plus X degrés », mais bien d’évoluer sur une pente montante, où l’augmentation des températures sera continue. Les stratégies à utiliser dans un tel contexte sont à ce jour peu explicites pour les plantes pérennes.

Pour des cultures annuelles, le blé, le maïs, un agriculteur peut changer de variété d’une année à l’autre. Les vignes sont actuellement plantées pour 25-30 ans et une variété adaptée aux conditions de 2020 risquera de ne plus l’être en 2045. Comment faire ?

Plusieurs pistes peuvent être explorées. On peut citer l’idée de favoriser, voire de créer, des cépages capables de produire des vins de qualité constante dans un large gamme de conditions climatiques, ou encore des cépages qui décaleraient d’autant plus leur période de maturation avant les fortes chaleurs de l’été que le réchauffement serait marqué.

Il faudrait également considérer l’idée d’un renouvellement plus rapide des cépages utilisés. Le consommateur est indifférent à la variété de pêche qu’il achète au supermarché. Combien d’amateurs de vins de Bordeaux ou de Champagne seraient capables de citer les cépages qui sont à la base de ces vins ? La question pourrait faire l’objet de débats : doit-on laisser évoluer la typicité à variété constante ou bien envisager des changements réguliers de variétés pour maintenir cette typicité ?

Dans tous les cas, le changement climatique est en train de poser des défis majeurs à la viticulture et l’utilisation de nouvelles variétés n’est qu’une des composantes de l’adaptation. L’apparition d’une nouvelle génétique de la vigne, en vue de la création de variétés résistantes aux maladies, peut être vue comme un atout facilitant l’adaptation au changement climatique.

The Conversation

Éric Duchêne, Ingénieur de recherche en génétique et amélioration de la vigne, INRA

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.